vendredi 24 mars 2023

L’inflation, un processus à deux régimes ?

Après plusieurs décennies où elle est restée faible est stable, l’inflation a fortement augmenté ces deux dernières années. Dans le sillage de la pandémie, la hausse des prix s’est rapidement généralisée, que ce soit en termes de catégories de produits ou de pays. Ainsi, la proportion de pays connaissant une forte inflation, qui avait régulièrement baissé à partir du début des années 1980 dans le cas des pays développées et à partir du début des années 1990 dans le cas des pays émergents et en développement, est fortement repartie à la hausse en 2021.

Dans un document de travail publié par la Banque des Règlements internationaux, Caudio Borio, Marco Lombardi, James Yetman et Egon Zakrajšek (2023) ont proposé une nouvelle conception de l’inflation. Ils développent l’idée que l’inflation constitue un phénomène à deux régimes : le premier est caractérisé par une faible inflation et le second par une forte inflation.

En l’occurrence, dans le régime à faible inflation (low-inflation regime), l’inflation reflète essentiellement des variations des prix spécifiques aux secteurs qui ne sont que faiblement corrélées entre elles. Dans ce régime, la composante commune des variations des prix des différents produits est réduite, si bien que ces variations des prix n’ont qu’un effet temporaire sur le taux d’inflation. En outre, les prix et les salaires sont également peu corrélés entre eux. Par conséquent, dans un tel régime, l’inflation tend à se stabiliser à un faible niveau.

Il en va tout autrement dans un régime à haute inflation (high-inflation regime). Dans ce dernier, la composante commune des variations des prix est élevée, tout comme la corrélation entre prix et salaires, si bien que l’inflation s’avère particulièrement sensible aux variations des prix saillantes, comme les prix des aliments et de l’énergie. Par conséquent, dans un tel régime, le taux d’inflation ne tend pas à se stabiliser à un faible niveau.

Le mouvement du régime de faible inflation vers le régime de haute inflation tend à s’autorenforcer. Dans le régime à faible inflation, les agents prêtent peu attention à l’inflation. Quand l’inflation augmente suffisamment pour devenir saillante aux travailleurs et aux entreprises, la possibilité d’une spirale inflationniste augmente, dans la mesure où les entreprises prennent conscience de l’érosion de leurs profits avec la hausse de leurs coûts et où les ménages prennent de leur côté conscience de l’érosion de leur pouvoir d’achat.

Pour Borio et ses coauteurs, la caractérisation des deux régimes d’inflation a d’importantes implications pour la conduite de la politique monétaire. Dans le régime de faible inflation, la politique monétaire a un impact plus limité sur l’inflation, dans la mesure où les variations des prix sont peu corrélées entre elles. Par conséquent, dans ce régime, il est désirable que la banque centrale tolère de modestes écarts d’inflation par rapport à sa cible, même si ceux-ci persistent. Par contre, quand le risque d’un basculement dans le régime à haute inflation est élevé, la banque centrale doit resserrer rapidement et agressivement sa politique monétaire.


Référence

BORIO, Claudio, Marco LOMBARDI, James YETMAN & Egon ZAKRAJŠEK (2023), « The two-regime view of inflation », BRI, BIS paper, n° 133.