lundi 18 avril 2022

Aveugle à ses propres erreurs : quand l’hystérèse brouille la vue des banques centrales

Des modèles des théoriciens du cycle d’affaires réel à ceux des nouveaux keynésiens, les modèles mainstream de ces quatre dernières décennies ont souvent supposé que les chocs touchant la demande étaient temporaires et que les chocs d’offre étaient permanents. En l’occurrence, l’hypothèse sous-jacente est que le potentiel de l’économie est entièrement déterminé du côté de l’offre. Ainsi, dans le cas d’un choc de demande, celui-ci éloignerait la production de son potentiel sans affecter ce dernier, tandis que dans le cas d’un choc d’offre, celui-ci modifierait la production potentielle.

Cette hypothèse exclut de fait la possibilité de phénomènes d'une hystérèse, c’est-à-dire l'éventualité que les chocs de demande puissent affecter la production potentielle (Blanchard et Summers, 1986 ; Cerra et alii, 2022). Autrement dit, si des effets d’hystérèse sont effectivement à l’œuvre, alors les chocs de demande négatifs sont susceptibles d’avoir de dégrader durablement l'activité. La politique monétaire optimale en présence d’hystérèse ne sera pas la même qu’en présence d’hystérèse : elle devra être bien plus agressive dans le premier cas que dans le second, sous peine de détériorer irrémédiablement le potentiel de l’économie. Par conséquent, ignorer la possibilité d’hystérèse peut conduire à une sous-optimalité de la politique monétaire. 

C’est ce que viennent de rappeler Antonio Fatás et Sanjay Singh (2022). Dans leur modèle, ils ont étudié le cas d’une banque centrale qui ignore la présence d’effets d’hystérèse quand elle cherche à identifier la nature des chocs touchant l’économie. Si elle suppose que toutes les fluctuations de la production à faible fréquence sont générées par des chocs technologiques permanents, la banque centrale sous-estimera l’écart de production en cas de chocs de demande et elle risquera alors de ne pas être assez agressive, rendant une partie des effets du choc permanents. La politique monétaire aura été sous-optimale. 

Fatás et Singh envisagent alors un véritable cercle vicieux. Si une banque centrale prend erronément un choc de demande pour un choc d’offre, les effets que ce choc exercera sur la production deviendront en conséquence permanents. Ex post, la banque centrale constatera que l’économie ressemble à ce qu’elle avait initialement prévu, c’est-à-dire que le potentiel productif a été durablement affecté, ce qui la conforte dans l’idée qu’il s’agissait effectivement d’un choc d’offre. Mais en fait, il y aura eu anticipation autoréalisatrice : c’est précisément parce que la politique monétaire a été insuffisamment accommodante que les effets du choc ont été rendus permanents. La banque centrale ne peut alors apprendre de son erreur et elle risque donc de la reproduire.


Références

BLANCHARD, Olivier J., & Lawrence H. SUMMERS (1986), « Hysteresis and the European unemployment problem », NBER Macroeconomics Annual 1986, vol. 1, MIT Press. 

CERRA, Valerie, Antonio FATÁS & Sweta C. SAXENA (2022), « Hysteresis and business cycles », Journal of Economic Perspectives

FATÁS, Antonio & Sanjay R. SINGH (2022), « Supply or demand? Policy makers' confusion in the presence of hysteresis », CEPR, discussion paper, n° 17232.