mercredi 2 mars 2022

La réallocation de la main-d’œuvre détériore le pouvoir de négociation des travailleurs

Depuis travaux fondateurs de Louis Jacobson et alii (1993) et de Henry Farber (1993) à la récente étude d'Antoine Bertheau et alii (2022), plusieurs analyses ont suggéré que les licenciements se traduisaient par des pertes de revenu à long terme pour les travailleurs. Plusieurs études ont conclu que cela s’expliquait par une tendance des travailleurs licenciés à être réembauchés à un emploi moins rémunérateur que celui qu’ils avaient perdu. La productivité et la prime salariale étant positivement corrélées entre les entreprises, certains y ont vu une tendance des travailleurs licenciés à être réembauchés dans une entreprise moins productive que celle qu’ils ont quittée. Ce n’est pas forcément le cas : plusieurs travaux récents notent que les entreprises les plus productives peuvent être caractérisées par une faible part de la valeur ajoutée consacrée au travail (Autor et alii, 2019 ; Aghion et alii, 2020). 

Afin d’éclaircir ce dernier point, Paul Brandily, Camille Hémet et Clément Malgouyres (2022) ont étudié la trajectoire professionnelle après une perte involontaire d’emploi en France. Leurs premiers constats vont dans le sens des conclusions déjà mentionnées. En l’occurrence, les travailleurs français qui perdent leur emploi subissent des pertes amples et durables de leurs rémunérations. Ensuite, les pertes dans la prime salariale spécifique à l’entreprise expliquent une part substantielle du coût associé au changement d’emploi (cf. graphique). D’un autre côté, il apparaît qu’il y a une corrélation positive entre la prime salariale et la productivité.

Pourtant, Brandily et ses coauteurs constatent que les travailleurs sont réembauchés dans des entreprises à forte productivité, mais à faible part du travail. La réallocation de la main-d’œuvre a donc peut-être tendance à améliorer la productivité au niveau agrégé, mais elle se révèle coûteuse pour les travailleurs pris individuellement.

En outre, Brandily et ses coauteurs constatent que les entreprises où les travailleurs sont réembauchés sont moins susceptibles de conclure des accords collectifs et présentent de moindres taux de participation aux élections professionnelles. Ces divers constats suggèrent que la perte de salaire suite à un licenciement s’explique non pas par une réallocation de la main-d’œuvre vers des entreprises peu productives, mais par sa réallocation vers des entreprises où les salariés ont un faible pouvoir de négociation. Autrement dit, la réallocation de la main-d’œuvre tend à réduire le pouvoir de négociation de cette dernière. 


Références

AGHION, Philippe, Antonin BERGEAUD, Timo BOPPART, Peter J.KLENOW & Huiyu LI (2019), « A theory of falling growth and rising rents », Banque de France, document de travail, n° 740. 

AUTOR, David, David DORN, Lawrence F. KATZ, Christina PATTERSON & John Van REENEN (2020), « The fall of the labor share and the rise of superstar firms », The Quarterly Journal of Economics, vol. 135, n° 2.

BERTHEAU, Antoine, Edoardo ACABBI, Cristina BARCELÓ, Andreas GULYAS, Stefano LOMBARDI & Raffaele SAGGIO (2022), « The unequal cost of job loss across countries », IZA, discussion paper, n° 15033.  

BRANDILY, Paul, Camille HÉMET & Clément MALGOUYRES (2022), « Understanding the reallocation of displaced workers to firms », PSE, document de travail.

FARBER, Henry S. (1993), « The incidence and costs of job loss: 1982-91 », Brookings Papers on Economic Activity, 1993, vol. 24. 

JACOBSON, Louis S., Robert J. LALONDE & Daniel G. SULLIVAN (1993), « Earnings losses of displaced workers », The American Economic Review, vol. 83, n° 4.