lundi 8 juin 2026

L’iPhone est-il un moyen de contraception ?

Les inquiétudes quant à la baisse de la natalité ne sont pas propres à la France. Aux Etats-Unis, le taux de fécondité général, mesurant le nombre de naissances pour 1 000 femmes âgées de 15 à 44 ans, était assez constant, en tournant entre 65 et 70, puis il a chuté à partir de 2007 : il a atteint 54 en 2024, c’est-à-dire a baissé de 22 % depuis le milieu des années 2000. Cette chute de la fécondité a pris de l’importance dans les débats outre-Atlantique. Lors de sa campagne, Trump a notamment appelé à un véritable « baby-boom » et la relance de la natalité est objectif un affiché de son administration.

Initialement, beaucoup ont suggéré que la baisse amorcée en 2007 s’expliquait par la grande récession ; le nombre de naissances ayant par le passé été procyclique, il n’était pas étonnant qu’il baisse avec l’activité économique. Il n’y a pourtant pas eu de rebond depuis. 

S’il y a un facteur explicatif, celui-ci doit être distribué de façon généralisée. En effet, en décomposant la baisse du taux de fécondité observée à partir de 2007, Kearney et al. (2022) constatent qu’elle s’observe dans tous les sous-groupes démographiques, distingués en termes de niveau d’éducation, d’origine ethnique, de situation matrimoniale et de parité, ce qui exclut une explication spécifique à un groupe en particulier. De leur côté, Buckles et al. (2025) notent que la baisse de la fertilité est plus marquée pour les naissances non désirées et chez les femmes les plus jeunes. En effet, le taux de natalité a chuté de 70 % chez les 15-19 ans et de 47 % chez les 20-24 ans, mais de seulement 7 % chez les 30-34 ans, tandis qu’il a augmenté de 14 % chez les 35-39 ans. Kearney et Levine (2025) concluent que la baisse de la fertilité doit s’expliquer par un changement de priorités au sein des différentes cohortes. Ils suggèrent que la hausse des inégalités et la désindustrialisation, mais aussi le courrier électronique, le smartphone et les réseaux sociaux, pourraient expliquer ce changement. Ils laissent toutefois ouverte la question de savoir lequel de ces facteurs a joué un rôle clé.  

Plusieurs constats tendent à pointer le rôle des smartphones. Les cohortes dont l’adolescence a coïncidé avec la diffusion des smartphones consacrent moins de temps aux interactions sociales en face à face, aux relations amoureuses, au travail rémunéré, à la consommation d’alcool et à la conduite automobile (Twenge, 2017 ; Twenge et Park, 2019 ; Twenge et al., 2019 ; Haidt, 2024). En outre, elles déclarent avoir moins de partenaires sexuels et moins d’activité sexuelle au début de l’âge adulte. A travers un essai randomisé, Allcott et al. (2020) ont montré que la désactivation de Facebook pendant quatre semaines entraînait une hausse des interactions sociales hors ligne avec la famille et les amis ; en observant le déploiement de Facebook dans les universités américaines, Braghieri et al. (2022) mettent en évidence les effets négatifs de l’accès à ce réseau social sur la santé mentale des étudiants. Les adultes n’en sont pas épargnés : les 18-44 ans déclarent une baisse de la fréquence des rapports sexuels et une hausse de l’inactivité sexuelle (Twenge et al., 2017 ; Ueda et al., 2020).

En outre, la baisse de la fécondité à partir de 2007 n’est pas propre aux Etats-Unis. Hudson et Moscoso Boedo (2026) observent une rupture dans la fécondité autour de 2007 dans 128 pays et l’attribuent au lancement de l’iPhone. 

Dans une nouvelle étude, Caitlin K. Myers et Ezekiel Hooper (2026) ont précisément cherché à tester empiriquement le rôle du smartphone dans le cas des Etats-Unis. Son introduction aux Etats-Unis offre une expérience naturelle : de juin 2007 à février 2011, l’appareil n’était vendu que chez AT&T, si bien que cet opérateur était en situation de monopole. Ainsi, l’exposition d’un comté à l’iPhone durant ce laps de temps dépendait fortement de la couverture du réseau mobile d’AT&T. Myers et Hooper ont alors comparé les comtés où AT&T a une très large couverture avec ceux où AT&T n’a qu’une très faible couverture, voire une couverture inexistante, sur la période allant de 2003 à 2011. 

Leurs estimations suggèrent que l’accès à l’iPhone a réduit les naissances de 4,5 à 8 % chez les 15-19 ans et de 3,2 à 6,6 % chez les 20-24 ans. Des baisses significatives, mais plus faibles, sont observées dans les tranches d’âge plus élevées. A l’échelle des Etats-Unis, la diffusion de l’iPhone expliquerait entre 33 et 52 % de la baisse du taux de fécondité chez les femmes âgées de 15 à 44 ans. Le schéma est observé quels que soient l’origine ethnique, la parité, la situation matrimoniale et le niveau de diplôme, à une exception près : on ne l’observe pas chez les femmes noires.

Myers et Hooper ne prétendent pas que les smartphones soient la seule cause du déclin de la fécondité observée depuis quasiment vingt ans. Leur analyse indique toutefois qu’ils ont joué un rôle clé dans celle-ci. Quant aux mécanismes en jeu, ils estiment qu’ils passent par la formation des relations et du temps et de l’intérêt porté à l’intimité au sein du couple, non par le coût de l’éducation des enfants. En conséquence, ils doutent que les mesures déployées par les différentes administrations américains pour stimuler la natalité, notamment les revenus de transfert, les réductions d’impôts, le subventionnement de la garde d’enfants et l’extension du congé parental, aient un réel impact sur celle-ci. 

 

Références

Allcott, H., L. Braghieri, S. Eichmeyer & M. Gentzkow (2020), « The welfare effects of social media », American Economic Review, vol. 110, n° 3.

Braghieri, L., R. Levy & A. Makarin (2022), « Social media and mental health », American Economic Review, vol. 112, n° 11.

Buckles, K., M. Guldi & L. Schmidt (2025), « The great recession’s baby-less recovery: The role of unintended births », Journal of Human Resources, vol. 60, n° 1.

Haidt, J. (2024), The Anxious Generation: How the Great Rewiring of Childhood Is Causing an Epidemic of Mental Illness, Penguin Press.

Hudson, N., & H. Moscoso Boedo (2026), « The collapse of teen fertility in the digital era », University of Cincinnati.

Kearney, M. S., & P. B. Levine (2025), « Why is fertility so low in high income countries? », NBER, working paper, n° 33989.

Kearney, M. S., P. B. Levine & L. Pardue (2022), « The puzzle of falling US birth rates since the great recession », Journal of Economic Perspectives, vol. 36, n° 1.

Myers, C. K., & E. Hooper (2026), « Is the iPhone birth control? Causal evidence from AT&T’s 2007–2011 carrier monopoly », NBER, working paper, n° 35310.

Twenge, J. M. (2017), iGen: Why Today’s Super-Connected Kids Are Growing Up Less Rebellious, More Tolerant, Less Happy—and Completely Unprepared for Adulthood—and What That Means for the Rest of Us, Atria Books.

Twenge, J. M. & H. Park (2019), « The decline in adult activities among U.S. adolescents, 1976–2016 », Child Development, vol. 90, n° 2.

Twenge, J. M., R. A. Sherman, & B. E. Wells (2017), « Sexual inactivity during young adulthood is more common among U.S. millennials and iGen: Age, period, and cohort effects on having no sexual partners after age 18 », Archives of Sexual Behavior, vol. 46, n° 2.

Twenge, J. M., B. H. Spitzberg, & W. K. Campbell (2019), « Less in-person social interaction with peers among U.S. adolescents in the 21st century and links to loneliness », Journal of Social and Personal Relationships, vol. 36, n° 6.

Ueda, P., C. H. Mercer, C. Ghaznavi, & D. Herbenick (2020), « Trends in frequency of sexual activity and number of sexual partners among adults aged 18 to 44 years in the US, 2000–2018 », JAMA Network Open.